Je me souviens
Un billet d'Émilie Dubreuil
C’était en 2006. Sœur Monique Bonin était assise bien droite sur une petite chaise de l’ancienne chapelle du couvent. Elle couvait d’un regard fier ce décor qu’elle aimait tant et m’avait dit, d’une voix émue : « Le bois nous apporte une certaine sérénité. Je trouve important que les élèves soient en contact avec la beauté. Les écoles publiques modernes ont leurs charmes, mais elles n’ont pas la beauté rattachée à l’histoire. Or, nos jeunes ont besoin de ce contact physique avec l’histoire pour en comprendre le sens. » Cette journée là, Sœur Monique ne saisissait que trop bien le sens de l’histoire. Dernière religieuse à la direction de la dernière école des sœurs des Saints-Noms-de-Jésus-et-de-Marie au Québec, son départ à la retraite prenait une dimension qui dépassait largement son propre destin.
On a beaucoup parlé cette semaine de la transformation de la maison mère des sœurs des Saints-Noms-de-Jésus-et-de-Marie en condominiums de luxe. La maison mère a été vendue pour une bouchée de pain, il y a quelques années, à l’Université de Montréal, les religieuses désireuses de conserver la vocation institutionnelle de l’établissement. L’Université l’a revendue à son tour au groupe Catania, sans doute pour de bonnes raisons : l’immeuble vétuste et immense coûtait trop cher à rénover, voire à chauffer. Cette vente et la décision du conseil municipal d’Outremont d’entériner le projet immobilier sonne définitivement le glas d’un vaste chapitre dans l’histoire de l’éducation des femmes au Québec…s’en souvient-on ?
Lorsque Monique Bonin est entrée chez les sœurs au début des années soixante, elle se joignait à une communauté au sommet de sa gloire. Du primaire au collège classique, près de 4 500 religieuses enseignaient à plus de 100 000 élèves par année dans plus de 250 écoles aux États-Unis et au Canada. La communauté était riche et puissante. Elle venait de faire construire à grands frais sur le Mont-Royal deux immenses collèges : l’école de musique Vincent D’Indy et le collège Jésus-Marie.
Qui aurait pu prévoir qu’à peine cinquante ans plus tard, elles ne seraient plus que 450 au Québec et qu’elles auraient, en moyenne, 81 ans ? Qu’elles devraient se départir des joyaux de leur parc immobilier, comme le pensionnat du Saint-Nom-de-Marie, vendu en 2005 à une corporation laïque, pour subvenir aux besoins des religieuses vieillissantes ? Certainement pas. Sœur Monique me disait : « Il y avait des changements qui pouvaient s’entrevoir avec la révolution tranquille, bien sur, mais de là à ce que je sois une des dernières à quitter le monde de l’éducation, non jamais je n’aurais pu croire cela possible, jamais ! »
Malgré tous les signes avant-coureurs : aucune nouvelle recrue depuis près de vingt ans, les nombreux départs et le vieillissement rapide de la communauté. Sœur Monique et ses consœurs ont cru jusqu’à la dernière minute qu’elles pourraient tenir le coup. Qu’elles pourraient garder la maison mère du boulevard Mont-Royal qui abritait leur école primaire, l’externat Mont-Jésus-Marie, le Pensionnat du Saint-Nom-de-Marie et l’école de musique Vincent D’Indy.
Sœur Jacqueline Boudreau a été supérieure provinciale de la congrégation de 2000 à 2005. C’est à elle qu’incombait le lourd fardeau de liquider tout ce patrimoine. Je l’avais croisé juste après les transactions. Pour cette femme dans la soixantaine, pragmatique et allumée, il était évident que les sœurs devaient se départir de leurs écoles, mais aussi de la maison qui abritait le tombeau d’Eulalie Durocher, leur fondatrice : « La maison mère a une superficie de 400 mille pieds carrés. Parcourir l’édifice peut prendre cinq heures à pieds ! Les religieuses qui y vivaient n’étaient plus capables de franchir la distance entre leurs chambres et le réfectoire. Pourtant, il y a à peine dix ans, nous n’aurions jamais pensé devoir vendre, jamais ! » M’avouait-elle en riant de bon cœur.
Le nouveau projet immobilier prévoit la préservation de la magnifique chapelle en marbre de la maison mère, un joyau de notre patrimoine où se trouve le tombeau d’Eulalie Durocher. Le public y aura-t-il accès ? De toute façon saura-t-il ce qu’elle représente dans notre histoire ?
À l’idée de cette ignorance, voire de cette indifférence, la fondatrice de la congrégation doit bien se retourner dans sa tombe. En fait, s’il est un péché auquel Eulalie Durocher n’aurait pas accordé sa miséricorde, c’est bien celui de l’ignorance. En 1844, alors que l’accès des femmes à l’instruction était très limité, Eulalie Durocher fonda sa communauté dans le but explicite de scolariser les jeunes filles de la campagne et de le faire le mieux possible. L’article 132 des Constitutions de la communauté est très clair à ce sujet : « Les sœurs des S.N.J.M n’oublieront pas que l’étude est l’un de leurs premiers devoirs et qu’elles doivent travailler à se rendre capables et même habiles dans l’art d’instruire. » Cet article n’a rien d’un vœu pieux ! Dès 1910, la communauté envoie des religieuses se perfectionner aux États-Unis dans les meilleures écoles. Ce désir d’excellence s’est maintenu et a attiré bien des femmes dans le giron d’une communauté dite « d’intellectuelles ».
C’était en 2006, quatre petites années ont passé… Et les chambres de ces intellectuelles, de ces musiciennes, de ces enseignantes, de Sœur Monique et de Sœur Jacqueline changeront définitivement de vocation. C’était il y a quatre longues années, mais je me souviens clairement de ce que Sœur Monique m’avait dit en me quittant pour aller ranger ses affaires : « Le plus difficile à vivre, c’est qu’on oublie vite ce que les gens ont donné et on ne retient que le côté négatif des choses. C’est certain qu’au Québec, il y eu des moments noirs dans l’histoire des communautés. Mais, lorsqu’on regarde tout ce qui a été donné et risqué, je trouverais important qu’on se souvienne aussi de la générosité des religieuses en éducation. On ne travaille pas pour la reconnaissance, mais il faut reconnaître que beaucoup de femmes se sont épanouies grâce à des religieuses.»
Moi, je m’en souviens et j’aimerais bien avoir les moyens d’acheter un de ces futurs condos pour aller jaser le soir avec l’âme d’Eulalie.