Un billet de Jean-Benoît Nadeau
Pendant que vous vous crêpiez le chignon sur la décote des É.-U. et la débandade boursière, je me suis souvenu, entre deux siestes, d’une conversation que j’avais eue avec Vincent Truglio, un spécialiste de chez Moody’s, à qui je donne la cote Aha!+++
Dans le cadre d’un reportage sur les agences de notation new-yorkaises, j’avais visité les dirigeants de Moody’s et Standard & Poor’s.
J’avais demandé à Truglio s’il était conscient du rôle politique qu’il joue et sa réponse m’avait beaucoup surpris. Cela m’a tellement frappé que, 15 ans plus tard, je vous le cite sans relire mes notes:
«Que les gens utilisent notre travail pour nourrir le débat politique et soutenir leur position, c’est leur droit, mais cela n’a strictement rien à voir avec ce que nous faisons.
«Moody’s fait une analyse stricte de la capacité d’un gouvernement ou d’une entreprise de rembourser sa dette. Nous tenons compte de sa capacité de couper dans ses dépenses, mais aussi de sa capacité de générer du revenu. Les deux sont importants.
«En soi, une cote AAA n’est pas meilleure qu’une A+. Pour avoir une cote AAA, ce n’est pas bien difficile : il faut vivre comme une fourmi, avoir de bons revenus, ne rien dépenser, tout payer comptant, ne jamais rien payer à crédit. Une vie plate, qui vous assure un excellent crédit… que vous n’utilisez pas. Celui qui est noté A+ a un moins bon crédit parce qu’il utilise un peu plus son crédit et qu’il s’amuse un peu plus.
«Autrement dit, si vous utilisez vos cartes de crédit, vous aurez toujours un moins bon crédit que si vous ne les utilisez pas; mais alors, pourquoi avoir un bon crédit?
«Que le Québec ait une note de A+ plutôt que AAA signifie qu’il fait le choix politique d’utiliser davantage son crédit. Nous ne jugeons pas cela. Point à la ligne.
É.-U. : entre Ah! Ah! Ah!++ et OhOh!--
Bref, la question de la notation nous ramène à décider à quoi ça sert d’avoir un bon crédit si on ne l’utilise pas.
C’est dans cette perspective qu’il faut voir la décote des É.-U. par Standard & Poor’s, qui place ce pays entre la cote Ah! Ah! Ah!++ et Oh! Oh!--.
Objectivement, la capacité financière américaine est excellente. Ce qui est en cause ici, c’est le blocage politique qui limite la possibilité du gouvernement de lever des revenus pour payer ses dettes.
À mon avis, la décote américaine aurait dû avoir lieu beaucoup plus tôt, car ce qui se trame aux États-Unis depuis une génération est très grave pour deux raisons :
1) Une part importante de la classe politique s’est monté une idéologie qui démonise les impôts de façon absolue.
Personne n’aime payer des impôts, mais des pays comme la France ou le Canada leur reconnaissent une certaine utilité financière, sociale et politique.
2) L’existence d’un tel débat aux États-Unis démontre la faiblesse politique de la présidence américaine. Par comparaison, un président français ou un premier ministre canadien sont infiniment plus puissants politiquement du fait qu’ils contrôlent à la fois le parlement et le gouvernement, ce qui leur donne une capacité d’action très forte en cas de crise.
Pour toutes sortes de raisons mythologiques, on imagine le président américain comme un personnage très puissant, alors qu’au contraire il est très faible.
Cette faiblesse politique a été une grande force du système américain tant que la classe politique se tenait. Mais le système politique a du plomb dans l’aile quand sa classe politique devient folle.
Tocqueville résumerait sans doute la situation en ces termes : par crainte du tyran, on sombre dans la tyrannie de la majorité.